La vie dans les bois

 

 

Un jour, je dormirai peut-être dans les bois. En attendant, je me plonge de temps à autre dans Walden de Henry-David Thoreau (voir la belle page Wikipedia à son sujet), et dans le Manuel de la vie sauvage de Alain Saury.

 

 

 

Je ne pouvais m’empêcher de remarquer certaines particularités de mes visiteurs. Les filles, les garçons, et les jeunes femmes étaient en général heureux de se retrouver dans les bois. Ils regardaient le lac ainsi que les fleurs, et passaient un bon moment. Les hommes d’affaires et les fermiers ne pensaient qu’à ma solitude et à mon oisiveté, à la grande distance qui me séparait d’une chose ou d’une autre; et ils avaient beau dire qu’ils adoraient se promener à l’occasion dans les bois, on voyait bien que ce n’était pas le cas. Des hommes agités, préoccupés, qui se consacraient tout leur temps à gagner leur vie ou à garder leur emploi; des pasteurs qui parlaient de Dieu comme s’ils détenaient le monopole de la divinité, et qui ne supportaient pas toutes sortes d’opinions; des médecins, des hommes de loi, des maîtresses de maison troublées qui profitaient de mon absence pour mettre le nez dans mon placard et dans mon lit, – comment Mme Untel peut-elle bien savoir que mes draps ne sont pas aussi propres que les siens? – de jeunes hommes qui avaient cessé d’être jeunes et qui avaient conclu qu’il était plus sûr de suivre le sentier battu des professions libérales -, tous ceux-là disaient d’habitude qu’il n’était pas possible de faire le bien dans ma situation présente. Ah ! C’était donc là la difficulté. Les vieux, les infirmes et les timides, de tous âges et des deux sexes, pensaient surtout à la maladie, à l’accident soudain et à la mort; la vie leur semblait pleine de dangers, – mais quel danger y a-t-il quand on ne pense à aucun ? -, ils jugaient qu’un homme prudent devait choisir avec soin l’endroit le plus sûr où le docteur B. pourrait venir d’urgence. À leurs yeux, le village était littéralement une communauté, une association de défense mutuelle, et l’on se disait volontiers qu’ils n’étaient pas du genre à aller cueillir des airelles sans se munir d’une pharmacie portative. Pour résumer leur point de vue, il suffit qu’un homme soit vivant pour être toujours en danger de mourir, mais il faut admettre que ce danger diminue à mesure que l’homme est plus mort que vif. […]

J’avais des visiteurs plus réjouissants que ces derniers. Des enfants venus cueillir des baies; des employés des chemins de fer qui faisaient leur promenade du dimanche matin en chemise propre; des pêcheurs et des chasseurs, des poètes et des philosophes, bref toutes sortes d’honnêtes pèlerins qui venaient dans les bois par amour de la liberté et laissaient pour de bon le village derrière eux […]

(Extrait de Walden de Henry-David Thoreau, chapitre Visiteurs, pages 159-160 aux éditions le Mot et le Reste, traduction de Brice Matthieussent)