L’intranquillité

Le livre de l’intranquillité de Fernando Pesoa me fût recommandé par un grand blond à lunettes la veille d’un départ à Lisbonne.

 

Le monde appartient à ceux qui ne ressentent rien. La condition essentielle pour être un homme pratique, c’est l’absence de sensibilité. La qualité principale, dans la conduite de la vie, est celle qui mène à l’action, c’est-à-dire la volonté. […] Toute action, par nature, est la projection de notre personnalité sur le monde extérieur, et comme celui-ci est constitué, pour sa plus grande partie, d’être humains, il s’ensuit que cette projection de notre personnalité revient, pour l’essentiel, à nous mettre en travers du chemin de quelqu’un d’autre, à gêner, blesser et écraser les autres, par notre façon d’agir.

Pour agir, il faut donc que nous ne puissions pas nous représenter aisément la personnalité des autres, leurs joies ou leurs souffrances. Si l’on sympathise, on s’arrête net. L’homme d’action considère le monde extérieur comme formé exclusivement de manière inerte – soit inerte en elle-même, comme une pierre sur laquelle il passe ou qu’il écarte de son chemin; soit inerte comme un être humain, qui, n’ayant pas su lui résister, peut être un homme tout aussi bien qu’une pierre, car il le traite de la même façon: il l’écarte du pied, ou il lui passe dessus.

L’exemple suprême de l’homme pratique, car son action se caractérise autant par sa concentration que par son importance, c’est le stratège. La vie entière est une guerre, et toute bataille, par conséquent, est une synthèse de la vie. Or, le stratège est un homme qui joue avec les vies humaines comme le joueur d’échecs avec les pièces de l’échiquier. Que deviendrait le stratège s’il pensait que chaque coup de ce jeu apporte la nuit dans mille foyers, et la douleur dans trois mille coeurs ?

Tout homme d’action est, essentiellement, énergique et optimiste, car si l’on éprouve rien, on est heureux. On reconnaît un homme d’action à sa perpétuelle bonne humeur. […] Le commandement exige l’insensibilité. On gouverne si l’on est d’humeur joyeuse, car,  pour être triste, il faut sentir. […] On gagne si on ne pense qu’autant qu’il est nécessaire pour gagner. […]

(Extrait de Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa, note 303, L.I., 17 janvier 1932, pages 305-306 édition intégrale, Christian Bourgois éditeur, traduit du portugais par Françoise Laye)

 

 

Une seule chose m’ébahit, plus encore que la stupidité dans laquelle la plupart des hommes vivent leur vie: c’est l’intelligence qu’il y a jusque dans cette stupidité.

La monotonie des vies ordinaires est, apparemment, effarante. Je me trouve en train de déjeuner dans ce restaurant banal (j’y connais depuis longtemps le cuisinier) et, tout près de moi, le serveur déjà âgé, qui me sert comme il a servi dans cette maison, je crois bien, depuis près de trente ans. Quelle existence est donc celle de ces gens? Voilà quarante ans que cette ombre d’homme vit, presque toute la journée, au fond d’une cuisine; il n’a que de brefs moments de loisir, dort relativement peu d’heures par nuit; il retourne, de loin en loin, au pays, et s’en revient sans hésitation ni regret; il amasse lentement de l’argent lentement gagné, qu’il n’a pas l’intention de dépenser; il tomberait malade s’il lui fallait quitter (définitivement) sa cuisine, pour les champs qu’il a achetés dans sa Galice natale; il vit à Lisbonne depuis quarante ans, n’est jamais allé ne serait-ce qu’à la place Rotunda, ni à aucun théâtre, et il n’a été qu’une fois au cirque du « Coliseu » – clowns traînant dans les débris intérieurs de sa vie. Il s’est marié, je ne sais ni pourquoi ni comment, a quatre fils et une fille – et son sourire, lorsqu’il se penche derrière son comptoir, dans la direction où je me trouve, exprime une grande, une heureuse et solennelle satisfaction. Il n’y a là rien d’affecté de sa part – et il n’a aucune raison non plus d’affecter quoi que ce soit. S’il se sent heureux, c’est qu’il l’est vraiment.

Et le vieil employé qui me sert, et qui vient de déposer devant moi ce qui doit être le millionième café d’une vie passée à poser des cafés sur des tables? Il a la même existence que le cuisinier, avec pour seule différence les quatre ou cinq mètres qui séparent la localisation de l’un dans sa cuisine de la localisation de l’autre dans la salle de restaurant. Pour le reste, il n’a que deux enfants, va un peu plus souvent en Galice, a vu un peu plus de Lisbonne que l’autre, connaît Porto, où il a vécu pendant quatre ans, et se trouve tout aussi heureux.

Je contemple avec une stupeur effarée le panorama de ces existences, et je découvre, au moment où je vais éprouver horreur, peine et révolte devant des vies pareilles, que si quelqu’un n’éprouve ni horreur, ni peine, ni révolte, ce sont les intéressés eux-mêmes, qui auraient tous les premiers le droit de les éprouver, ce sont ceux-là mêmes qui vivent ces vies. C’est là l’erreur centrale de l’imagination littéraire: supposer que les autres sont nous-mêmes, et doivent sentir comme nous. Mais, heureusement pour l’humanité, chaque homme n’est que lui-même, et il n’est donné qu’au seul génie la faculté d’être quelques autres de surcroît.

Toute chose, à bien y regarder, est donnée en proportion de celui qui la reçoit. Un petit incident de rue, qui fait courir à la porte le cuisinier de ce restaurant, le distrait plus que ne me distraient, moi, la méditation de l’idée la plus originale, la lecture du meilleur livre, le plus délicieux de mes rêves inutiles. Et si la vie est essentiellement monotone, le fait est que ce cuisinier a échappé à la monotonie bien mieux que je ne le fais. Et il lui échappe beaucoup plus facilement aussi. La vérité ne se trouve ni de son côté ni du mien, car elle n’est du côté de personne; le bonheur, en revanche, est sans conteste de son côté à lui.

Sage est celui qui monotonise la vie, car le plus petit incident acquiert alors la faculté d’émerveiller. Le chasseur de lions ne connaît plus d’aventure après son troisième lion. Pour ce cuisinier monotone, une bagarre en pleine rue a toute la saveur d’une modeste apocalypse. Si l’on n’est jamais sorti de Lisbonne, on voyage jusqu’à l’infini en prenant l’autobus de Benfica, et si quelque jour on pousse jusqu’à Sintra, on a l’impression d’avoir voyagé jusqu’à la planète Mars. Le globe-trotter qui a parcouru la terre entière ne trouve plus de nouveauté au-delà de cinq mille kilomètres: il ne fait plus que trouver des choses nouvelles; à chaque fois la nouveauté, oui, cette vieillerie de l’éternellement nouveau – mais le concept abstrait de nouveauté est resté au fond de la mer, dès la deuxième nouveauté rencontrée en chemin.

Un homme doté de la véritable sagesse peut savourer le spectacle du monde entier en restant assis sur sa chaise, sans même savoir lire, sans parler à quiconque, rien que par l’usage de ses sens et grâce à une âme ignorant ce que c’est que d’être triste.

Monotoniser la vie, pour qu’elle ne soit jamais monotone. Rendre anodin le quotidien, pour que la plus petite chose nous devienne une distraction.

(Extrait de Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa, note 171, L.I., pages 191-193 édition intégrale, Christian Bourgois éditeur, traduit du portugais par Françoise Laye)

 

 

Tout est absurde. Celui-ci consacre sa vie à gagner de l’argent pour le mettre de côté, sans avoir seulement d’enfants à qui le laisser, ni le moindre espoir de voir un ciel quelconque réserver un sort transcendant à sa fortune. Cet autre consacre tous ses efforts à se faire une réputation qui ne lui servira qu’une fois mort, mais il ne croit pas à la survie qui lui permettrait de jouir de cette même réputation. Cet autre encore s’épuise à rechercher mille choses qu’en fait il n’apprécie nullement. […]

Je me trouve dans un tram, et j’examine lentement, à mon habitude, tous les détails concrets des personnes qui se trouvent devant moi. Pour moi les détails sont des choses, des mots, des lettres. Cette robe que porte la jeune fille assise en face de moi, je la décompose en ses divers éléments: l’étoffe dont elle est faite et le travail qu’elle a demandé – […] Et immédiatement, comme dans un ouvrage primaire d’économie politique, se déploient sous mes yeux les usines et les activités diverses – l’usine où l’on a fabriqué le tissu; l’usine où l’on a fabriqué le galon, d’un ton plus foncé, qui a servi à orner, de petites choses entortillées, l’endroit qui fait le tour du cou; et je vois les ateliers dans les usines – machines, ouvriers, cousettes -, […]; mais je ne m’arrête pas là: je vois, au-delà, la vie familiale de deux dont la vie quotidienne s’écoule dans ces usines et dans ces bureaux… Le monde entier se déroule sous mes yeux, du seul fait que j’ai devant moi, au-dessous d’un cou brun, qui de l’autre côté supporte je ne sais quelle tête, une bordure, irrégulièrement régulière, d’un vert sombre sur le vert plus clair de la robe.
La vie sociale tout entière gît sous mon regard.[…] J’ai le vertige. […] Je descends du tram, épuisé, somnambulique. J’ai vécu la vie toute entière.

(Extrait de Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa, note 298, L.I., pages 300-301, édition intégrale, Christian Bourgois éditeur, traduit du portugais par Françoise Laye)

 

 

J’ai toujours été préoccupé – en ces moments fortuits de détachement où nous prenons conscience de nous -mêmes en tant qu’individus, étrangers aux yeux des étrangers – par l’image physique, et même morale, que je peux donner de moi à ceux qui me voient et me parlent, dans la vie de tous les jours ou au hasard des rencontres. […] C’est pourquoi je me perds quelquefois dans des divagations futiles sur le genre d’homme que je peux être pour les gens qui me voient; je me demande comment est ma voix, quelle image de moi je laisse dans la mémoire involontaire des autres, de quelle façon mes gestes, mes phrases, ma vie apparente se gravent sur la rétine de l’interprétation d’autrui. Je ne suis jamais parvenu à me voir du dehors.[…]

(Extrait de Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa, note 338, L.I., pages 333-334, édition intégrale, Christian Bourgois éditeur, traduit du portugais par Françoise Laye)

 

 

La liberté, c’est la possibilité de s’isoler. Tu es libre si tu peux t’éloigner des hommes et que rien ne t’oblige à les rechercher, ni le besoin d’argent, ni l’instinct grégaire, l’amour, la gloire ou la curiosité, toutes choses qui ne peuvent trouver d’aliment dans la solitude et le silence. S’il t’est impossible de vivre seul, c’est que tu es né esclave. […]

Demain, je me retrouverai esclave; mais en ce moment, seul et sans nul besoin de personne au monde, craignant seulement de voir quelque voix ou quelque présence venir m’interrompre, je connais ma petite liberté et mes instants de grandeur. Bien installé dans mon fauteuil, j’oublie la vie qui me pèse.[…]

(Extrait de Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa, note 283, L.I., pages 290-291, édition intégrale, Christian Bourgois éditeur, traduit du portugais par Françoise Laye)

 

 

 

Est légitime toute violation de la loi morale faite au nom d’une loi morale supérieure. Il est inexcusable de voler du pain parce qu’on a faim. Il est excusable, pour un artiste, de voler la somme qui assurera pendant deux ans sa vie et sa tranquillité, pourvu que son oeuvre ait un but civilisationnel; s’il s’agit d’une oeuvre purement esthétique, le raisonnement n’est plus valable.

(Extrait de Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa, note 362, pages 351, édition intégrale, Christian Bourgois éditeur, traduit du portugais par Françoise Laye)

 

 

Quand nous avons passé une nuit blanche, plus personne ne nous aime. Le sommeil enfui a emporté avec lui un quelque chose qui nous rendait humain. Nous baignons dans une irritation latente, dirait-on, elle imprègne jusqu’à l’air inorganique qui nous entoure. C’est nous-mêmes, en fin de compte, que nous affaiblissons, et c’est entre nous et nous-mêmes que se déploie la diplomatie de cette sourde bataille. J’ai traîné aujourd’hui par les rues mes pieds et mon immense fatigue.[…] Je suis vraiment moi dans cette éternité fortuite, symbolique de cet état de demi-âme où je m’abuse moi-même. Des gens me regardent avec l’air de me reconnaître, mais semblent me trouver bizarre. Je sens que je les regarde aussi, avec des orbites sensibles sous les paupières qui les frôlent, et je ne veux surtout rien savoir du monde. J’ai sommeil, tellement sommeil, le sommeil tout entier !

(Extrait de Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa, note 174, pages 194-195, édition intégrale, Christian Bourgois éditeur, traduit du portugais par Françoise Laye)

 

 

Je suis dans un jour où me pèse, comme si j’allais en prison, la monotonie de toute chose. […] Je voudrais m’enfuir. Fuir ce que je connais, fuir ce qui m’appartient, fuir ce que j’aime. Je voudrais partir – non pas vers un impossible royaume des Indes, ou quelques vastes îles au Sud de tout le reste, mais vers un endroit quelconque – hameau ou désert – qui, par-dessus tout, ne soit pas cet endroit-ci. Je ne veux plus voir ces visages, ces habitudes et ces jours. Je veux me reposer, autre, de cette manie organique chez moi de feindre. Je veux sentir le sommeil me venir comme vie, et non comme repos. Une cabane au bord de la mer, une grotte même, au pied escarpé de quelque montagne, peut me le donner. Malheureusement, ma volonté seule ne peut le faire. […] Moi-même, qui étouffe là où je suis et parce que je suis, où donc pourrais-je mieux respirer, puisque cette maladie provient de mes poumons et non pas des choses qui m’entourent ? Moi encore, qui désire si fort le soleil pur et les libres étendues, la mer visible et l’horizon tout entier – qui me dit que je ne serais pas déconcerté par le lit ou la nourriture inhabituels, ou le simple fait de n’avoir plus à descendre mes quatre étages, de ne plus entrer au tabac du coin, et de ne plus saluer au passage le coiffeur désœuvré ? […]

(Extrait de Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa, note 167, pages 187-188, édition intégrale, Christian Bourgois éditeur, traduit du portugais par Françoise Laye)